Concept
NOTES DE L'AUTEUR
L’ORIGINE
Les contes, dans notre monde moderne, sont devenus des histoires pour les enfants. Parfois savamment édulcoré, parfois maladroitement adapté, dans un soucis de « modernisé » le propos, quitte à en détruite toute la psychanalytique, le conte s’est vu ainsi dépossédé de toute sa force.A une époque plus lointaine où le livre, la télévision, le cinéma et le journal n’existaient pas, les contes étaient, tels les légendes urbaines d’aujourd’hui, des récits oraux qu’on se racontait, qu’on colportait, intrigant enfants comme adultes.On fantasmait ainsi que la petite histoire de l’enfant poursuivi par le loup était le fait réel rapporté d’un village voisin, et le monstre folklorique et horrifique passait alors de notre imaginaire à notre réalité, devenant alors une menace réelle tapie dans l’ombre, prêt à nous dévorer.
Ce fut mon premier désir : revenir à l’origine du conte, le monter dans sa forme et son propos traditionnels pour en retrouver cette sève horrifique qui fascine et effraie à la fois les jeunes et les moins jeunes. Le conte prend alors tout son sens et son essence dans ce terreau de nos sentiments que sont nos peurs primaires et notre émerveillement originel. Pour que le plaisir soit complet, j’ai voulu aussi amener un certain humour, car on le sait on est jamais mieux effrayé qu’après avoir bien rit, et inversement.
ADAPTATION
Je me devais de rester fidèle au conte. Cela s’inscrit déjà dans le choix de la trame narrative – il en existe tellement. A force de lectures d’analyses diverses et pertinentes du conte, on comprend les erreurs à ne pas reproduire et les effets stylistiques à garder, d’où mes choix de textes d’origine. Cependant les unités de lieux et de temps sont restreintes, il faut l’avouer : alternance « maison/forêt/maison » et souvent « rencontre/meurtre/fin ». J’ai du ainsi ajouter mais sans charger, ni trahir. C’est pourquoi s’imposent un narrateur pour ponctuer et chapitrer la pièce, la clarifier même, ainsi que des animaux dans la forêt pour ajouter encore au merveilleux et apporter parfois humour et message écologique.
LE CONCEPT
Ce triptyque repose sur une cohésion, un concept commun dans le fond comme dans la forme, même si chaque spectacle reste indépendant.
Dans le fond - Chaque spectacle est une adaptation fidèle d'un conte traditionnel, mélangeant souvent deux à trois versions de celui-ci : versions d'auteurs comme Basile, Perrault, Grimm, Shoutey, ... et versions locales comme les versions nivernaises, auvergnates, ... Rappelons ici que ces contes sont à l'origine des contes oraux, écrits pour être dit, raconter, et non « lus ». Une adaptation donc, qui respecte le folklore traditionnel, mais aussi et surtout toutes les références psychanalytiques du conte qui en font toute sa force et son originalité : une double lecture, double interprétation - un conte sombre qui amuse et effraie les plus petits, mais aussi une quête initiatique pleine de sous-entendus, métaphores du passage de l’enfance à l’adulte pour les plus grands.
Dans la forme - Entièrement écrit en vers, ce texte est empreint d’assonances et d’allitérations qui lui confèrent une vraie musicalité. Par ailleurs le choix volontaire de faire un nombre de pieds différents selon les vers permet aussi de ne pas installer le débit dans une routine, d’être constamment sur une rythmique imprévisible – tout comme le contenu du récit. Joué ou lu, ce texte, comme le conte d’origine appartient à la tradition orale, le réécrire entièrement en vers est aussi un apport esthétique non négligeable pour l’oreille.Le texte en vers permet aussi à celui qui le monte, si il le veut, de mettre en musique et donc en chansons tout ou parties de ce texte.
LA THEMATIQUE
La thématique que je me suis imposé sur ce premier triptyque de contes fut celle de l’Enfant face au monde des adultes. Originellement nous avons tous été des enfants, nous avons tous été confronté à notre peur de l’obscurité et du monstre, mais aussi à notre besoin de croire à la féérie, à notre attendrissement pour les petites créatures et petits animaux. C’est exactement cela qu’on exploite dans ROUGE, BLEU et JAUNE.
Je ne voulais pas ici de relation amoureuse, de romantisme, ni de prince ou de princesse ou de "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Il y a juste des enfants - le Petit Chaperon Rouge, le Petit Poucet, Hansel et Gretel, Boucle d'Or, La Petite Fille aux Allumettes ou encore Pinocchio - qui rencontre la cruauté des adultes. Nous sommes ici dans la forêt, lieu de la transition par excellence dans la psychanalytique. Dans ces prémices où l’enfance doit céder aux responsabilités et se convertir à l’adulte pour survivre – car dans mes adaptations les enfants ne se sauvent que par eux-mêmes : c’est aussi un bel exemple, un message positif pour le jeune public.
Suivra le triptyque des couleurs secondaires (orange - vert - violet) sur les jeunes adultes.
TRIADE / TRIPTYQUE
Le concept de la triade est bien présente : la trilogie est une combinaison intéressante car elle est un ensemble qui respecte l’individualité de chacun de ses composants. En somme, ici, chaque couleur, comme chacun des contes, est indépendante et interdépendante les unes des autres.
Il y a aussi une triade intéressante dans chacun de ces spectacles : l’enfant, l’adulte et le monstre. Mon inspiration part de là aussi, quand on observe l'instinct de l'enfant à écraser des insectes – c’est un acte monstrueux, et pourtant banal chez les enfants. Il y a une part de monstre dans l’enfant, comme il y a une part d’adulte naissant. Il reste une part d’enfant dans chaque adulte ainsi qu’une part de monstre. Quand au monstre, il en est de même : il est parfois cruel et joue comme un enfant mais il sait dominer et réfléchir comme un adulte.
LES MONSTRES
Une triade, encore plus intéressante, est proposée dans ces spectacles : le public, l’histoire sur scène et le narrateur qui sert de lien entre les deux. Il était nécessaire, selon moi, que le public se retrouve sur la dernière partie de chaque spectacle confronté à cette notion d’imaginaire qui devient réalité. Afin d’effrayer le monstre qu’il soit Bzou, sorcière ou Ours, et qui sort de l’histoire, le public doit jouer un rôle : tout comme le font les publics dans les spectacles de Guignol. Pour l’enfant, cela lui permet aussi de se débarrasser de ses peurs à les affrontant de façon collective.
Les « Monstres » de ces contes, à savoir le Loup, la Sorcière Ogresse et les Trois Ours (cependant on peut se demander si ce n’est pas plutôt Boucles d’Or pour ce dernier) ont subi les transformations qui s’imposent :
Dans la version nivernaise du Petit Chaperon Rouge, le loup est appelé Le Bzou, de la même famille étymologique que le Brou qui vient de Garou. Le Garou étant un homme farouche, qui se met en marge de la société. On disait d’un homme qu’il courait le garou, quand il allait dans des lieux de débauche, en somme quand il allait contenter sa part bestiale. Le Bzou est donc l’homme bestial, et j’ai conservé ce nom car il exprime alors la part bestiale de l’homme, la Bête qui est dans l’homme, l’humain – c’est là la grande thématique de ce conte non ?
La plupart des versions d’Hansel & Gretel présentent deux personnages « méchants » : la marâtre et la sorcière ogresse, et quand cette dernière finie dans le feu, la première n’est plus là quand les enfants rentrent. Il fallait donc, comme pour Blanche-Neige, que ces deux personnages n’en soient qu’un seul. Ainsi elle est dans la récidive, passant du simple abandon dans les bois au travestissement pour commettre un meurtre, ... pire : un meurtre cannibale et incestueux !
Pour Boucles d’Or, un autre problème se pose, bien résumé par le pédagogue psychanalyste Bruno Bettelheim : « quand ce conte se termine, il n'y a ni guérison ni réconfort, aucun conflit n'est résolu, et il n'y a pas de conclusion. » En effet, soit les Ours sont gentils au point d’indiquer sa route à l’enfant, soit ils la mangent. L’entre-deux était plus intéressant et surtout la cicatrice laissée au visage de la fillette suite à l’attaque des Ours va pouvoir apporter une vraie conclusion à cette histoire.
Ici les monstres sont donc justifiés et humanisés.
NOTES DU METTEUR EN SCENE
LE CONTE
Le Petit Chaperon Rouge, Hansel & Gretel et Boucles d’Or et Les Trois Ours sont des contes dits « d’avertissement ». A l’origine, ils sont là pour avertir les enfants des dangers de ce monde, dit-on … ou plutôt pour rappeler nos chers bambins la discipline et l’obéissance (une forme de règne par la peur) et aux femmes leur soumission à l’homme. Ce sont des contes uniques et complexes, et c’est pourquoi aucun Disney ne pourra en faire un dessin animé pour enfants, car comme la plupart de nos contes populaires, mais surtout ceux-là : ils n’ont pas été écrit que pour eux !
En effet, je me dois de monter ce spectacle comme le conte a été écrit : à la fois pour les enfants, comme pour les adultes. Une histoire qui amuse et fait frissonner les petits, pendant qu’il livre aux déjà-grands une pertinente analyse de l’humain. Car pour ceux qui s’attardent sur la profondeur de ses références, ils y verront toutes les parts monstrueuses de l’homme, de ses simples défauts qui découlent de sa condition humaine, à ses possibles crimes comme le meurtre, le cannibalisme ou l’inceste. Un récit à deux niveaux de compréhension : un bijou.
REALITE ONIRIQUE
Des enfants ordinaires dans une histoire ordinaire … et justement !
On n’y trouve ni princesse, ni fée, ni citrouille changé en carrosse, ni toute autre fioriture féérique des contes, et cependant la part de fantastique est bien présente, mais c’est un merveilleux sombre et primaire, tout à fait suggestif qui nous touche d’autant plus qu’il est réaliste. Il y a la forêt sombre, le monstre dans l’ombre et tout est sobrement dérangeant.
J’ai voulu garder ce lien ténu entre notre réalité et ce monde onirique, par un spectacle visuellement obscur - notre obscurité étant une porte ouverte vers l’étrange. Un spectacle donc où je préfère la subtilité de la suggestion qui fait appel à une implication intellectuelle, plutôt qu’à des effets démonstratifs qui mettent alors le public en retrait, en simple spectateur. Le seul décor se compose de Kakemonos noirs, tantôt forêt, tantôt murs de maison.
OBSCURITE et MASQUES
Sur une scène obscure, tous les comédiens sont habillés de zentaï noir, une combinaison seconde peau, sur lesquelles viennent se poser des éléments de costumes colorés – la couleur correspondant au titre de la pièce. Perdu dans ces ténèbres, les lieux pourront alors apparaître par de simples évocations scénographiques sobres ou projections de lumière. Tous les personnages sont masqués, à l’exception des personnages d’Enfants qui en sont dépourvus : c’est le seul visage humain, la pureté, l’insouciance, tandis que les autres sont déjà empreints de malice ou de sagesse – l’enfant et l’adulte. Ils me permettent aussi d’utiliser un comédien pour plusieurs rôles juste en changeant de masques et en travestissant sa voix et sa gestuelle. Les masques ajoutent aussi à ce mélange réalité/onirisme.
HAPPENING
Ce conte est en quelque sorte le patriarche des histoires qu’on se raconte pour avoir peur. Les enfants en raffolent et les adultes aussi. J’ai donc monté ROUGE dans l’optique de faire un spectacle qui fait peur. C’est pourquoi au fil du récit, le public fera partie intégrante de l’histoire. Cette pratique théâtrale est appelé Happening : le public est inclus dans l’action. L’histoire est incisive comme une morsure, un objet tranchant qui coupe net. Il y a quelque chose d’implacable, sans issue et si nous connaissons tous ce récit, on aime pourtant le relire – ici on pourra le revivre.
ROUGE BLEU JAUNE sont donc des pièces fidèles aux contes d’origines, avec une adaptation dans la plus pure tradition du folklore d’antan où il y a réactualisation et non modernisation. Esthétique sombre et sobre, qui plonge le spectateur dans une obscurité et un monde à part qui le relie à sa part onirique, qui s’adresse à un public d’enfants comme d’adultes, à partir de sept ans.
Chaque pièce peut se jouer dans plusieurs versions : une version itinérante (comme à sa création en Juillet 2010, en extérieur et dans les bois) ou sur une scène dans un théâtre – en version musicale ou non.